La lettre de Note d'information
n° 48
Avril 2019
Editorial

La question stupide
du 1er avril:

Hermaphrodite était-il homosexuel?


Evidemment, posée ainsi, la question prête à sourire et quand bien même elle aurait une réponse, les Anciens s’en seraient bien moqués. Quelle importance?

Hermaphrodite, nous dit Ovide dans "Les Métamorphoses", était fils d’Hermès et d’Aphrodite. La nymphe Salmacis, qui en tomba amoureuse, s’unit à lui si intensément qu’ils ne firent plus qu’un: un être à la fois homme et femme.


Hermaphrodite, Louvre-Lens

Ceci dit, un être de ce genre était considéré dans l’Antiquité comme un monstre, dont l’apparition était une punition divine, et son sort n’avait donc rien d’enviable.

A Rome, la législation autorisait à supprimer les nouveau-nés atteints de difformités (restait à savoir quelle "difformité" était acceptable ou non, ce qui donna lieu à bien des débats). Cicéron déclare même qu'une telle pratique était un devoir. Sénèque préconise d’éliminer les hermaphrodites par noyade: il était donc vraiment inadmissible d’être physiquement à la fois homme et femme.

Car ceci ne concerne que la conformation physique: le comportement bisexuel, lui, ne choquait ni les Grecs, ni les Romains.

On sait peu de chose sur la manière dont ils jugeaient le comportement des femmes dans ce domaine, mais chez les uns comme chez les autres, il existait des limites: un homme adulte ne devait pas se comporter "comme une femme" (en considérant que l’homme était "actif" et la femme "passive").

Ici interviennent de subtiles distinctions:
A Athènes, un adolescent était assimilé aux femmes, et pouvait donc se "soumettre" à un adulte, ce qui était même plutôt bien vu, comme s’il s’agissait d’une relation privilégiée entre l’élève et le maître. En revanche, devenu adulte, il devait "se comporter en homme".

A Rome, cette notion était essentielle, car il n’est pas question qu’un citoyen romain se laisse "dominer", quel que soit son âge. De plus, une fois marié, le Romain était supposé renoncer aux jeunes gens. Cependant, il exista toujours des prostitués masculins, et un esclave étant soumis par nature, on se doute que...

Bref, autant les moeurs de l’Antiquité peuvent aujourd’hui sembler particulières, autant elles n’étaient pas totalement dépourvues de principes...

René Kauffmann

www.AnticoPedie.fr Ceci n’est pas
un poisson d’avril !


En 1880, en Egypte, la famille Abdel-Rasoul avait pris pour habitude fort lucrative de fouiller les tombes de Thèbes et revendait des objets à des antiquaires et à des Européens. C’est elle qui découvrit la cache de Deir Al-Bahari, où étaient empilées de nombreuses momies royales.

Le Français Gaston Maspero, responsable des antiquités égyptiennes de l’époque, se rendit à Louxor pour enquêter sur l’étrange apparition d’objets précieux sur le marché.


La reine Ahmès Néfertari
Finalement, avec l’aide de la police, il obtint les aveux d’un membre de la famille.

Maspero pénétra alors dans la cache, et y identifia 50 momies royales, dont celles de
grands rois comme Thoutmosis III, Ramsès II, Aménophis Ier, Ahmôsis, et son épouse la reine Ahmès-Néfertari, une personnalité politique de premier plan du début de la 18e dynastie, et parmi les plus vénérées par le peuple. Il fallait absolument transporter ces précieuses reliques au Caire pour les mettre en sécurité.

Lorsque le bateau de Maspero parvint au Caire avec son précieux chargement de momies royales, les employés de la douane se

La momie d'Ahmès Néfertari
présentèrent à lui pour répertorier la cargaison, car toute marchandise entrant au Caire devait être taxée.

On imagine le dialogue surréaliste qui s’établit entre Maspero et les autorités:
- Que transportez-vous?
- Des momies...
- Euh... C’est quoi, ça?
- Des corps de défunts anciens.
- Ah, des morts. Vous avez le permis d’inhumer?
- Euh?
- Leurs papiers d’identité?

Bon, ce n’est pas ainsi qu’on avancera. Il était plus simple de considérer les momies comme des objets.

Perplexité. Comment les taxer ? Le fonctionnaire consulte ses barèmes: pas de rubrique "momie".
Il finit par suggérer que l’objet le plus approchant de sa nomenclature était... le poisson salé.

Et c’est selon ce barème que Gaston Maspero dut s’acquitter des droits de douane.

Quand même, traiter la grande reine Ahmès-Néfertari au tarif de la morue salée, voilà qui n’est guère respectueux!

Des jeux antiques pour le printemps!

Tout le monde connaît le jeu "pierre-feuille-ciseaux" qui a l’avantage de ne pas nécessiter d’accessoires, ni d ’écrans ou de piles.
Savez-vous que ce jeu nous a été rapporté d’Asie au 19e siècle, et que son origine est chinoise ? Selon l'écrivain Zie Zhaozhi, il était connu dès la dynastie Han (206 av.J.-C. à 220 ap. J.-C.). Et pourtant nous l’appelons aussi Chifoumi, un nom qui vient du japonais. Il signifie "un-deux-trois". Vous voulez vérifier? Vous trouverez vite que "un-deux-trois" se dit "ichi-ni-san", ce qui n’a aucun rapport...
Sauf que le japonais est une langue complexe: quand on compte des objets, on dit HItotsu FUtatsu MIttsu. Prenons les premières lettres: nous y sommes.

Mais revenons à nos moutons. En Corse et dans tout le sud de la France, en Languedoc comme en Provence, existe un jeu un peu plus complexe qui s’appelle la Mourre, en Italie Morra. Chacun des deux joueurs agite les doigts d’une main, et au signal, en montre autant qu’il veut. En même temps, chacun annonce à voix haute un nombre qui sera, à son avis, le total des doigts présentés (les siens plus ceux de l’adversaire). Si aucun ne dit le bon nombre, on recommence. Celui qui annonce le premier un nombre exact a gagné la manche (on définit à l’avance combien de manches on jouera).

Simple mais tout aussi stratégique que pierre-feuille-ciseaux, car derrière les apparences de hasard, l’expérience des joueurs entre largement en compte. On peut miser de l’argent, ou utiliser ce jeu pour déterminer qui jouera le premier dans un autre jeu...

Cratère apulien, vers 420 av.J.-C.(photo V.Dasen)
Eh bien, ce jeu existait déjà chez les Grecs (il s’appelait Kleros dia daktilon, Kleros dia daktilon, qui signifie "tirer au sort avec les doigts") et chez les Latins (micare digitis, agiter les doigts).

Le but était un peu différent car dans l’Antiquité, le sens du mot "sort" était tout autre: tirer au sort, ce n’était pas solliciter le hasard, c’était s’en remettre aux dieux.
On n’est pas loin de la divination, puisque ce sont les dieux qui expriment leur volonté en désignant le gagnant.

Chez les Romains, les joueurs étaient généralement des hommes adultes, et le but du jeu est souvent de prendre une décision. Aujourd’hui, on pourrait tirer à pile ou face.
Chez les Grecs, ce jeu est représenté sur des vases dès le milieu du 5e siècle av. J.-C., mais les joueurs sont généralement des jeunes gens.
Parmi les partenaires, on voit parfois un être divin comme Aphrodite ou Eros, parfois un satyre. Les joueurs tiennent souvent un bâton de la main gauche en jouant, peut-être pour marquer les points. Quel est l’enjeu? Vu la nature des personnages en présence, l’amour est certainement présent. A qui le sort sera-t-il donc favorable?


Lékané apulienne, vers 380 av. J.-C.(photo V.Dasen)
Et si on jouait au cottabe?

Dans la Grèce antique, participer à un banquet était une marque d’appartenance à une classe aristocratique. La première partie du banquet était consacrée aux nourritures solides. On débarrassait ensuite les tables et, avec la seconde partie de la fête - le symposium - était venu le moment de boire.



On mélangeait vin et eau dans un grand récipient, le cratère, car les Grecs ne buvaient pas le vin pur. Les convives se divertissaient en jouant, en déclamant des vers, en discutant de choses et d’autres, en écoutant de la musique. Mais ceci se passait entre hommes: les seules femmes admises étaient les danseuses, les musiciennes et les hétaïres, des femmes de mœurs légères. Mesdames, si on vous convie à un symposium, soyez prudentes…

Un divertissement qui paraîtrait scandaleux aujourd’hui? Autres lieux, autres moeurs! Les Grecs, comme les Romains, étaient pour leur part scandalisés de voir que les Etrusques osaient convier leurs épouses aux banquets. Il faut dire que celles-ci, beaucoup plus libres à tous égards que les femmes grecques et romaines, n’étaient pas connues pour être farouches.




Le jeu le plus célèbre pratiqué lors d’un symposium était le cottabe (ou Kottabos), connu dès le 6e siècle av. J.-C. Après avoir bu le vin de leur kylix, une coupe munie de deux anses horizontales, le joueur passait un ou deux doigts dans une anse et lançait le vin restant en visant une cible.

Celle-ci variait selon les époques: c’était un petit plateau placé au sommet d’un support et qu’il fallait faire tomber bruyamment, ou une grande coupe que le vin devait atteindre, ou encore des petites coupelles flottant dans un récipient, et qu’il fallait faire couler.

Le geste devait être adroit, mais aussi élégant. Le maître de banquet, le symposiarque, offrait à l’occasion quelques petits lots aux vainqueurs.

Souvent cependant, ce jeu n’était pas innocent, et l’on dédiait le lancer à une personne aimée - un jeune homme, une hétaïre... - en prononçant son nom à haute voix. Atteindre la cible était un présage favorable. Les hétaïres pouvaient d’ailleurs jouer aussi. Bon, cela ou effeuiller la marguerite...

Vous voulez tenter votre chance? C’est tout de même plus culturel que le "beer pong" américain et vous rapprochera de la sagesse antique! Car ce jeu vous montrera aussi les effets de l’alcool: après deux ou trois kylix, il vous deviendra difficile d’atteindre le but!

Les images ci-contre vous montreront comment procéder (il existe aussi des vidéos sur internet), mais il vaut mieux pratiquer ce jeu à l’extérieur si vous n’avez pas d’esclave pour effacer les traces du vin répandu sur vos précieuses mosaïques!
Pour en savoir plus...
Les jeux antiques vous intéressent?
Visitez ces sites:
  www.academia.edu et
   Locus Ludi Scientific publications,
(pages de Véronique Dasen).

À bientôt sur nos pages!
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Une vision du cottabe au 19e siècle par Anatolio Scifoni